
"Je ne sais pas trop quoi penser du Wang, dit Yuja Wang. La moitié de la Chine s’appelle Wang. Je me dis souvent que je préférerais qu’on m’appelle simplement Yuja." Elle penche la tête et rit. Le rire de Yuja semble deux fois plus grand qu’elle. Ses petites mains peuvent également faire des extensions deux fois plus grandes que ce qui devrait être anatomiquement possible. Cette jeune musicienne recèle beaucoup d’anomalies. "La tradition? dit-elle. Je pense que c’est simplement un professeur qui a beaucoup d’élèves, lesquels enseignent à d’autres élèves. Je ne sais pas. Non, attendez. Je crois que la tradition est vraiment un archétype jungien. Tout le monde sait inconsciemment qu’il faut faire quelque chose avec une œuvre ou dans la vie. C’est collectif."
Yuja Wang a l’air fragile, mais respire la force. Elle allie politesse et assurance, ainsi qu’une faculté d’écouter avec un humour espiègle. Elle a l’habitude de faire prendre à la conversation des détours inattendus. Si l’on cherche Yuja (ou Yujia) Wang sur Google, on la trouve sur "You Tube" en fanfreluches blanches et en barrettes à fleurs, comme une enfant de maternelle, jouant Chopin et Liszt avec une perfection onirique et soignée. C’était il y a dix ans seulement. Où sont intervenus les archétypes jungiens?
Peut-être dira-t-elle qu’ils ont toujours été là. Mais Yuja Wang fait remonter son intérêt pour la philosophie allemande à son arrivée solitaire au Canada, à l’âge de quatorze ans, et au début de ses études au Curtis Institute de Philadelphie l’année suivante. "C’est une culture très différente pour ce qui est de l’éducation musicale, explique-t-elle. En Chine, j’étais sûre que, si je faisais exactement ce que me disait de faire mon professeur, je serais bonne. Mais au Canada et aux Etats-Unis, personne ne me disait plus quoi faire. C’est devenu un processus d’investigation, comme un travail de détective. Alors, si je jouais Liszt, je lisais le Faust de Goethe et j’écoutais les opéras de Wagner. J’allais dans les musées. J’essaie de faire entrer le contexte culturel dans mon subconscient, afin qu’une part puisse peut-être en ressortir."
La faculté de Yuja Wang d’osciller entre l’histoire de la Chine et la littérature allemande en passant par l’art contemporain américain serait surprenante chez n’importe quel jeune de vingt et un ans, et l’est plus encore à la lumière de sa scolarité peu conventionnelle. Fille d’une danseuse et d’un percussionniste, Yuja Wang fut éduquée à la maison jusqu’à l’âge de sept ans, ensuite de quoi elle alla à l’école le matin et au Conservatoire de Pékin l’après-midi jusqu’à son départ pour Calgary. Depuis lors, son éducation non musicale s’est faite au gré de ses caprices, et l’étendue de sa culture générale témoigne de la voracité de son esprit extraordinairement curieux.
"Quand j’étais au Conservatoire de Pékin, dit Yuja, on se concentrait surtout sur la musique avant Brahms. Je ne jouais pas de musique de chambre, ni n’écoutais d’enregistrements, ni n’entendais de musique orchestrale. Nous avions un examen chaque semestre, et tout le semestre était consacré à rendre chaque œuvre aussi exceptionnelle que possible. Je ne m’en suis pas tenue au répertoire établi, et mon professeur, de formation russe, a essayé de m’éduquer différemment. Elle était très minutieuse, très raffinée. Mais en Chine les perspectives restaient encore très étroites. Je n’ai jamais entendu de George Crumb ni d’Arvo Pärt. Je ne connaissais aucune contre-culture." Les temps ont changé depuis que Yuja Wang est partie: sept années, c’est beaucoup dans la Chine actuelle. "Aujourd’hui, dit-elle, le Conservatoire de Pékin a un nouveau bâtiment, et les jeunes ont commencé à jouer Messiaen et Ligeti."
Remporter les concours était une seconde nature pour Yuja Wang depuis son enfance, et elle collectionne les prix remportés en Chine, au Japon, en Espagne et en Allemagne. En toute logique, l’étape suivante était donc de prendre un agent à l’âge de seize ans en vue de commencer une carrière professionnelle. Et pour Yuja il était tout naturel de dire à son agent qu’elle voulait enregistrer pour le label jaune. "Le premier CD que j’aie jamais entendu était Pollini dans Chopin. DG a toujours été le label pour lequel j’aspirais à enregistrer." Yuja Wang joue avec panache les transcriptions virtuoses, mais, en fin de compte, l’idée d’un premier album de bis fut écartée en faveur d’un répertoire plus dense. "Artistiquement, je voulais faire une déclaration", dit-elle. Ce sont les points communs entre la Faust-Symphonie de Liszt, composée pour l’essentiel en 1854, et sa Sonate pour piano, achevée en 1853, qui ont attiré Yuja vers Goethe, lequel forme le lien conceptuel dans cet enregistrement, encore que la parenté programmatique entre la sonate massive et l’histoire de Faust soit sujet à débat parmi les musicologues. Yuja Wang y voit une relation.
Dès l’âge de quatorze ans, elle avait abordé l’œuvre. Après une interruption de plusieurs années, elle était prête à jeter un regard nouveau sur la Sonate en si mineur, et décida qu’elle conviendrait pour former le cœur de son premier enregistrement, avec la Sonate en si bémol mineur de Chopin. "Le Chopin n’est pas très chopinien", dit-elle. Surtout connue pour la Marche funèbre qui forme le troisième mouvement, l’œuvre, écrite en 1837-1839, étrangement sombre et turbulente, troubla les critiques contemporains. "Le dernier mouvement est très tourné vers l’avenir, presque comme une prophétie qu’on n’attend pas, dit Yuja Wang. Chopin a écrit tant de compositions parfaites, mais sa Deuxième Sonate n’est pas parfaite. Et j’aime vraiment son imperfection."
Scriabine l’utilisa comme modèle pour sa propre Sonate en sol dièse mineur (publiée en 1897 après une genèse de cinq ans), qui est peu caractéristique du compositeur pour des raisons opposées – bien plus impressionniste et romantique que ses œuvres ultérieures, avec le sous-titre approprié de "sonate fantaisie". La musique du symboliste russe est devenue de plus en plus sauvage à mesure que sa brève vie progressait, mais le seul indice de cela dans la Deuxième Sonate de Scriabine est qu’elle exige du pianiste une extension d’une douzième – possible uniquement pour ceux dotés de mains vraiment énormes ou les pragmatistes qui acceptent d’arpéger.
"Je voulais montrer le lien entre Chopin et Scriabine, dit Yuja Wang. J’aime les premières œuvres de Scriabine. Il y a quelque chose d’improvisé dans cette sonate. C’est comme un monde de fantaisie. Le Liszt est tout autre. C’est comme le ciel ou l’enfer, comme la vie réelle. Et en guise de contraste avec Chopin et ces grandes œuvres romantiques, j’ai choisi Ligeti." Ses Etudes, publiées entre 1985 et 1994, sont des joyaux auditifs et tactiles, disparates dans leur inspiration et d’une virtuosité exceptionnelle dans leur exécution; certains estiment qu’elles sont parmi les meilleures œuvres pour piano des cinquante dernières années. La quatrième étude, "Fanfare", porte la trace de la musique du pianiste de jazz Thelonious Monk, tandis que l’atmosphère chatoyante, colorée, de la dixième, "L’apprenti sorcier", évoque clairement Chopin. "J’étais intéressée par l’effet hypnotique de la quatrième étude, dit Yuja Wang. Ce que Ligeti a écrit est très mathématique, mais lorsqu’on la joue, c’est seulement un effet. C’est comme de petites étincelles entre les œuvres plus grandes."
Lorsqu’on lui demande où elle se voit dans dix ans, Yuja Wang marque un temps pour réfléchir. "Je cherche . . . , j’essaie de trouver ma propre voix. Je pense que c’est nécessaire dans le monde actuel. Je pourrais peut-être composer un jour . . . , arrive, de le prendre et de l’exprimer avec ma musique."
Shirley Apthorp
(Extrait du CD booklet)
